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Hypersensible ?

Ce que cette question dit vraiment de nos émotions

 

Beaucoup de personnes viennent me consulter avec la même question : « Suis-je hypersensible ? » Elles disent ne pas arriver à gérer leurs émotions, avoir le sentiment que tout les touche plus fort que les autres, plus longtemps aussi.

Aucun manuel médical ne reconnaît l’hypersensibilité comme un diagnostic, et la science la décrit comme un trait, non comme un trouble. Pour autant, ce que vivent les personnes qui viennent me consulter est bien réel.

Mon travail ne consiste donc ni à valider ni à rejeter l’étiquette. Il consiste à écouter ce qu’elle recouvre. Car derrière ce seul mot se cachent, à mon sens, trois choses bien différentes :

• un tempérament : une manière de percevoir le monde plus finement ;

• une difficulté de régulation : une émotion qui s’emballe et qu’on peine à contenir ;

• une réaction à un contexte de vie éprouvant, souvent passager.

Les distinguer, c’est déjà commencer à comprendre ce que l’on vit.


Un tempérament : percevoir le monde plus finement

Le terme scientifique le plus proche de l’hypersensibilité est la sensibilité de traitement sensoriel, décrite par Elaine et Arthur Aron dès 1997. Elle concernerait 20 à 30 % de la population. C’est un tempérament : une manière constitutionnelle de percevoir le monde avec plus de finesse, de capter davantage de nuances, de détails, d’ambiances. Loin d’être une défaillance, cette réactivité est aujourd’hui comprise comme une stratégie adaptative on la retrouve d’ailleurs chez de nombreuses espèces animales.

Ce que le mot « hypersensible » recouvre n’est cependant pas homogène. Une part relève d’une richesse : une sensibilité esthétique, une acuité perceptive, une profondeur de traitement. Une autre part chevauche une vulnérabilité, une tendance à être vite débordé, submergé par les stimulations.

Le message clinique est simple : être sensible, ce n’est pas être malade. On peut être hautement sensible et éprouver aussi des émotions très positives, très intenses, très belles.

D’ailleurs, le mot « hypersensible » lui-même est contesté par les spécialistes. Le préfixe hyper désigne un excès, quelque chose d’anormalement élevé, et en médecine, l’« hypersensibilité » renvoie même à l’allergie. C’est pourquoi certains, comme le psychanalyste Saverio Tomasella, préfèrent parler d’ultrasensibilité ou de haute sensibilité : non pas un trop-plein à corriger, mais une manière d’être plus fine et plus intense. Elaine Aron elle-même invite à parler de « haute sensibilité » plutôt que d’hypersensibilité. Je garde ici le mot « hypersensible », parce que c’est celui avec lequel mes patients arrivent ; mais l’entendre autrement — comme une sensibilité élevée, et non comme un défaut — fait déjà partie du travail.

Une difficulté de régulation : quand l’émotion s’emballe

Il faut ici introduire une seconde réalité, que l’on confond souvent avec la première : la dysrégulation émotionnelle.

Un trait de sensibilité décrit comment on perçoit. La dysrégulation, elle, décrit une émotion qui s’emballe : on la ressent avec une force qui dépasse la situation — tout en ayant conscience, parfois seulement après coup, qu’elle est disproportionnée. C’est ce décalage qui fait souffrir : « je sais que ma réaction est excessive, et pourtant je n’arrive pas à la contenir. » Être sensible et savoir moduler ses émotions, ce n’est pas la même chose que les ressentir avec une intensité qu’on ne parvient pas à réguler.

C’est de ce côté que se joue le plus souvent la souffrance dont on me parle. La dysrégulation émotionnelle traverse de nombreux tableaux cliniques : les suites d’un traumatisme, les troubles de l’humeur, l’anxiété. Elle n’est pas une fatalité : elle se comprend, elle s’évalue, et surtout elle se travaille.

C’est pourquoi la nuance compte. Le fait qu’un mot ne figure pas dans les manuels ne signifie pas que la réalité qu’il désigne n’existe pas. Mais l’inverse est vrai aussi : un mot à la mode n’est pas, pour autant, un diagnostic. Entre les deux, c’est le travail d’évaluation qui permet de démêler les trois réalités que ce mot mélange. C’est là tout l’enjeu : ce que la personne nomme « hypersensibilité » est parfois une difficulté de régulation — et selon les cas, on ne l’accompagne pas de la même manière.

Une réaction à un contexte : quand la vie déborde

Il arrive enfin que le sentiment de « tout ressentir trop fort » ne dise ni un tempérament, ni une difficulté durable de régulation, mais simplement un moment de vie. Un deuil, un épuisement professionnel, une séparation, une période de surcharge : l’émotivité s’exacerbe, la moindre contrariété fait pleurer, tout devient à vif. C’est souvent la plus lisible des trois réalités — et la plus rassurante, car elle passe avec le contexte qui l’a provoquée. Encore faut-il la reconnaître pour ce qu’elle est, et ne pas la figer en identité (« je suis hypersensible ») quand il s’agit d’une traversée.

Et si l’hypersensibilité était aussi une force ?

Les travaux les plus récents ont dépassé la simple notion de « personne hypersensible ». On parle désormais de sensibilité environnementale (les recherches de Michael Pluess), et l’on distingue trois profils plutôt qu’un partage binaire : les personnes très sensibles, moyennement sensibles, peu sensibles.

Ce cadre apporte une découverte précieuse. La sensibilité ne rend pas seulement plus vulnérable aux environnements difficiles : elle rend aussi plus réceptif aux environnements favorables. Les personnes les plus sensibles sont celles qui tirent le plus grand bénéfice d’un accompagnement de qualité.

Autrement dit, la sensibilité coupe dans les deux sens. Ce qui expose peut aussi devenir une ressource — dès lors qu’on apprend à la comprendre et à s’en servir.

Voilà pourquoi la personne qui arrive en se croyant « trop » est souvent celle qui progressera le plus en thérapie.

Comment je travaille cette question au cabinet

La plupart des personnes qui me consultent arrivent avec une demande précise : « Suis-je hypersensible ? Pouvez-vous l’évaluer ? » Elle mérite une vraie réponse — non pas un simple oui ou non, mais un travail pour comprendre ce que ce mot recouvre chez cette personne, à ce moment de sa vie.
Car bien souvent, il sert à rendre une souffrance enfin dicible. Parfois, il protège d’un reproche ancien : « je ne suis pas trop, je suis hypersensible ». Prendre cette demande au sérieux, ce n’est pas s’arrêter au diagnostic : c’est en déplier le sens — et ce démêlage est le coeur de ma pratique.

Il n’y a pas de mode d’emploi unique, et personne ne passe par tous ces points : le chemin se construit avec chaque personne, selon ce qu’elle vit et ce dont elle a besoin.

Pour certains, la psychothérapie suffit à cheminer et à mieux réguler ses émotions. Pour d’autres, elle se conjugue à l’hypnose ericksonienne — ou l’hypnose seule ouvre la voie, quand il s’agit d’abord de soulager. L’une, l’autre, ou les deux : selon ce qui fait sens pour la personne. Ces approches sont particulièrement indiquées pour les profils sensibles, qui, la recherche le confirme, y répondent avec une réceptivité remarquable.

Un bilan (WAIS, WISC, tests attentionnels, DIVA) peut être proposé lorsqu’il aide à mieux comprendre un fonctionnement intellectuel ou psychologique — un possible haut potentiel, un trouble de l’attention sous-jacent. Certains y tiennent, d’autres n’en éprouvent pas le besoin : il n’a rien d’obligatoire.

Et lorsque la question se pose pour un enfant « qui ressent tout », la guidance parentale aide à accompagner cette sensibilité sans l’étouffer ni la dramatiser.

Je reçois au cabinet de Boulogne-Billancourt, en présentiel ou en visioconsultation. Si cette question de l’hypersensibilité vous habite, elle mérite mieux qu’une étiquette : elle mérite d’être écoutée.

Pour aller plus loin

Deux lectures que je conseille aux adultes qui se reconnaissent dans ces lignes :

Hypersensibles : Mieux se comprendre pour s’accepter, d’Elaine N. Aron (Marabout). C’est le livre fondateur : Aron est la chercheuse qui a introduit la notion, et elle allie résultats de la recherche et regard de psychothérapeute. Une porte d’entrée idéale pour mettre des mots sur ce que l’on vit — à lire en gardant l’esprit critique, car certaines affirmations relèvent davantage de l’expérience que de la preuve.

Hypersensibles : Trop sensibles pour être heureux ?, de Saverio Tomasella (Livre de Poche). Psychanalyste, l’auteur explore la sensibilité par ses sources — histoire, liens, expériences précoces — plutôt que par les tests. Une approche plus intérieure, qui rejoint ma façon de travailler. Il défend d’ailleurs le terme d’ultrasensibilité, plus juste selon lui que celui d’hypersensibilité.