Quand j’ai ouvert mon cabinet il y a 22 ans, aucun adulte ne venait me consulter en se demandant s’il pouvait présenter des traits du spectre autistique. Aujourd’hui, cette question revient de plus en plus régulièrement. Elle est formulée par des personnes qui ont un travail, une vie de couple, des amis, et que personne autour d’elles ne décrirait comme « en difficulté ». Se poser la question ne signifie pas pour autant que le diagnostic sera confirmé.
Ils ne disent pas qu’ils n’y arrivent pas. Ils disent que cela leur coûte énormément.
Beaucoup emploient la même image : une « batterie sociale » qui se vide vite. Ils apprécient sincèrement un moment entre amis, mais au bout de quelques heures, ils sont à plat et ont besoin de se retirer pour récupérer. Ce retrait n’est pas un rejet des autres ; c’est une nécessité.
Le small talk revient souvent. Ces échanges légers, qui semblent naturels pour la plupart des gens, leur paraissent artificiels et épuisants : il faut deviner quoi dire, combien de temps, sur quel ton, sans enjeu apparent.
Plus largement, l’implicite de certaines situations peut être difficile à saisir : trouver la juste distance entre ce qui peut se dire et ce qui doit être tu, percevoir le ressenti de l’autre et s’y ajuster.
La charge sensorielle s’ajoute à l’effort relationnel. Le bruit d’un paquet de chips qu’on ouvre, le brouhaha des conversations autour d’eux, la lumière crue des néons ou d’un écran trop vif, une odeur de parfum ou de cuisine, l’étiquette d’un vêtement ou le contact de certains tissus : ce qui reste en arrière-plan pour d’autres occupe chez eux le premier plan et épuise. Le contact physique en fait partie. Une main posée sur l’épaule sans prévenir peut être vécue comme une agression, une intrusion dans leur espace. À l’inverse, certains ont besoin de toucher l’autre ou de se tenir tout près de lui, sans percevoir que cette proximité peut le déranger. Certains s’autorisent un casque antibruit au travail, pour pouvoir se concentrer. Mais dans leur vie sociale, ils n’en parlent pas. Ils ressentent souvent une gêne, voire une honte : les autres semblent supporter tout cela sans effort, alors ils prennent sur eux et n’en montrent rien.
Enfin, ils décrivent la pression d’une vie sociale qui exige d’être disponible sur tous les fronts à la fois : professionnel, amical, familial, amoureux. Devoir, ou vouloir, répondre à toutes ces sollicitations les laisse sans espace pour se ressourcer.
De l’extérieur, rien ne se voit. C’est ce que l’on appelle le camouflage social, ou masking : des stratégies apprises, souvent depuis l’enfance, pour se conformer aux codes attendus. Le camouflage fonctionne, mais il a un prix : fatigue chronique, anxiété, sentiment de jouer un rôle, parfois épuisement professionnel.
Pendant longtemps, le spectre autistique a été réduit à deux figures extrêmes. D’un côté, l’enfant très en retrait, avec qui la communication semblait presque impossible, présentant des mouvements stéréotypés et souvent une déficience intellectuelle : c’est le tableau décrit par Leo Kanner en 1943. De l’autre, l’image du génie isolé, doté de capacités hors norme dans un domaine précis, popularisée par le film Rain Man en 1988. Entre ces deux pôles, il n’y avait pas de place pour l’adulte inséré socialement, qui travaille, a des amis et une vie de couple, mais pour qui chaque interaction demande un effort considérable.
Les descriptions d’Hans Asperger, publiées dès 1944, évoquaient pourtant des enfants sans retard de langage ni déficience intellectuelle. Mais elles ne se sont diffusées que tardivement, avec l’entrée du syndrome d’Asperger dans les classifications internationales au début des années 1990. En 2013, le DSM-5 a regroupé ces formes sous la notion de trouble du spectre autistique. Cette approche dimensionnelle a profondément changé les représentations : il ne s’agit plus d’un tableau unique, mais d’un continuum de fonctionnements, dont certains sont très discrets. On sait aussi mieux aujourd’hui que les femmes ont longtemps été sous-diagnostiquées, parce que leur présentation est souvent plus compensée.
Il faut aussi rappeler d’où nous venons. En France, le spectre autistique a longtemps été classé parmi les psychoses infantiles. Dans le sillage des travaux de Bruno Bettelheim, on a attribué son origine à une relation maternelle défaillante, froide ou mortifère. Des générations de mères ont porté une culpabilité qui n’avait aucun fondement. À la fin des années 1990, une autre fausse piste est apparue : une étude liant le spectre autistique à la vaccination ROR, rétractée depuis pour fraude, mais dont l’écho persiste encore aujourd’hui. Ces explications ont fait beaucoup de mal. Les recherches actuelles montrent que le spectre autistique relève du neuro-développement, avec une composante génétique importante.
Il faut enfin regarder la société dans laquelle ces questions surgissent. Un trouble psychique s’inscrit toujours dans une histoire sociale et culturelle. L’hystérie, au coeur de la clinique du XIXe siècle, a pratiquement disparu des classifications actuelles. L’anorexie mentale, décrite dès 1873, n’est devenue un phénomène de grande ampleur qu’au cours du XXe siècle, dans les sociétés occidentales, avant de progresser ailleurs avec la diffusion de nos modes de vie. Les troubles ne sont pas inventés par la société, mais c’est elle quileur donne leur forme, leur visibilité et parfois leur fréquence.
Le spectre autistique ne naît pas de notre époque. En revanche, notre époque le rend plus visible. Nous vivons dans un environnement saturé de sollicitations : bruit, écrans, notifications, disponibilité permanente, injonction à être présent partout. Ce contexte met à nu des fragilités qui restaient compensées dans un cadre plus calme et plus prévisible. Il conduit aussi des personnes épuisées par ce rythme à se reconnaître dans des descriptions qui ne les concernent pas nécessairement.
C’est pourquoi se reconnaitre dans une description n’est pas un diagnostic, l’évaluation doit être rigoureuse.
C’est l’un des aspects les plus délicats de ces consultations. L’effort social et la sensibilité sensorielle ne sont pas propres au spectre autistique. On les retrouve dans le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), les troubles anxieux, le haut potentiel intellectuel, le trouble de stress post-traumatique ou encore les troubles dépressifs. La différence tient moins au symptôme qu’à son origine.
Le haut potentiel intellectuel. Le sentiment de décalage, l’intensité émotionnelle, l’ennui dans les échanges superficiels sont fréquents. Mais la personne à haut potentiel comprend généralement les codes sociaux de façon intuitive ; son malaise vient plutôt d’un écart d’intérêts ou de rythme. Dans le spectre autistique, c’est souvent la lecture même de ces codes qui demande un effort conscient. La difficulté est réelle lorsque les deux coexistent : un bon niveau intellectuel permet de compenser très efficacement, et donc de masquer longtemps.
Le TDAH. Les difficultés relationnelles existent aussi, mais elles découlent plutôt de l’impulsivité, de l’inattention ou de la difficulté à suivre une conversation longue. La surcharge sensorielle est fréquente dans les deux cas. Le tableau se complique encore parce que l’association du TDAH et du spectre autistique est courante : il ne s’agit alors pas de choisir entre les deux, mais de repérer ce qui revient à chacun.
Les troubles anxieux, en particulier l’anxiété sociale. La personne anxieuse redoute le regard et le jugement d’autrui ; ses compétences sociales sont présentes mais inhibées, et elles se déploient lorsqu’elle se sent en sécurité. Dans le spectre autistique, l’anxiété est souvent secondaire : elle naît de l’imprévisibilité des interactions et de l’effort qu’elles imposent. Or une anxiété installée depuis longtemps finit par brouiller le tableau.
C’est pourquoi je ne pose jamais d’hypothèse à partir d’un seul entretien. L’anamnèse développementale est centrale : les traits du spectre autistique sont présents depuis l’enfance, même compensés, alors qu’une anxiété ou un trouble de stress post-traumatique ont souvent une histoire différente. Le bilan cognitif et l’évaluation du TDAH permettent ensuite de croiser les données plutôt que de s’arrêter à la première explication plausible.
Au-delà de l’étiquette, la question que je pose à mes patients est souvent celle-ci : qu’est-ce que cette hypothèse change pour vous ? Pour certains, c’est un soulagement identitaire : comprendre enfin pourquoi tout semblait plus difficile. Pour d’autres, c’est l’autorisation de réduire le camouflage, d’aménager leur environnement, de ne plus s’imposer le rythme social des autres.
Quelle que soit la conclusion, ce questionnement mérite d’être pris au sérieux, et exploré sans précipitation.
Je reçois des adultes qui s’interrogent sur leur fonctionnement, à mon cabinet deBoulogne-Billancourt ou en visio consultation. Je propose un premier temps d’exploration clinique pour clarifier la demande et poser les hypothèses. Le bilan neuropsychologique (WAIS) permet d’objectiver le profil cognitif, et l’évaluation du TDAH (DIVA, MOXO) aide à affiner le diagnostic différentiel. Lorsque l’hypothèse d’un fonctionnement du spectre autistique se confirme, j’oriente vers les structures habilitées au diagnostic formel. En parallèle, la psychothérapie et l’hypnose ericksonienne offrent un espace pour travailler l’épuisement lié au camouflage, la régulation sensorielle et l’anxiété.